Le Pr Haïssam Jijakli développe, depuis plus de vingt ans, des méthodes biologiques de protection des plantes contre les phytopathogènes. Avec plus de trois cents publications scientifiques à son actif ainsi que la coordination d’une vingtaine de projets de recherche en Belgique et à l’étranger, il est internationalement reconnu comme spécialiste des bio-pesticides à base, par exemple, de micro-organismes ou d’extraits de plantes. Responsable du laboratoire de Phytopathologie à Gembloux Agro-Bio Tech, il enseigne la phytopathologie et l’agriculture urbaine.

Ce 8 octobre 2013, il a prononcé un discours sur l’agriculture urbaine lors de la cérémonie d’ouverture de l’année académique 2013-2014 :

Depuis plus de 20 ans, je travaille à la mise au point de méthodes de lutte biologique pour combattre les agents pathogènes des plantes. C’est dans le cadre de ces activités que j’ai été confronté pour la première fois à l’agriculture urbaine. De 2008 à 2011, j’ai été amené à développer pour une entreprise privée des agents de lutte biologique et durant cette collaboration avec cette entreprise, j’ai commercialisé ces agents de lutte biologique dans le Benelux.

Mon camp de base, aux Pays-Bas, était Rotterdam. Pourquoi ? Parce qu’à proximité de cette ville se trouvent des dizaines d’hectares de serres, lieux confinés propices à l’utilisation des agents de lutte biologique.

Quelle ne fut pas ma surprise lorsque j’ai constaté qu’au cœur de la ville de Rotterdam se développe l’agriculture urbaine avec, par exemple, une ferme d’environ deux hectares ou, un autre exemple, un toit avec un potager urbain à proximité de l’hôtel de ville de Rotterdam.

Nous sommes dans une situation où l’on a des dizaines d’hectares de serres hyper productives à proximité de la ville et en même temps, on commence à cultiver en plein milieu de la ville.

Pourquoi cultiver en ville ? Peut-on prétendre à un avenir de l’agriculture urbaine en Europe et plus particulièrement en Belgique ?

L’agriculture urbaine c’est cultiver des plantes, élever des animaux, les transformer et les distribuer en ville et en périphérie de la ville.

Ainsi, les systèmes les plus appropriés sont ceux qui vont tirer partie de la proximité des ressources et de la proximité des consommateurs. On va donc pouvoir offrir, via ces types de systèmes, des produits frais à haute valeur ajoutée avec, par exemple, des fruits, des légumes, du petit bétail mais aussi des molécules extraites de plantes qui peuvent avoir une vocation médicinale. On voit que l’agriculture urbaine a une vocation alimentaire mais également non alimentaire.

Il existe différents systèmes de production pour l’agriculture urbaine. Cela va du potager urbain chez les particuliers, aux potagers communautaires, en passant par des jardins de production sur les toits et aussi des serres hydroponiques soit sur le sol, soit sur les toits.

Dans l’ordre cité, la demande en technicité, en main-d’oeuvre et en besoins financiers a augmenté.

Mais quelles sont les raisons du développement de l’agriculture urbaine ? Le dernier rapport des Nations Unies laisse songeur. L’estimation de population était encore revue à la hausse avec 9,6 milliards d’habitants en 2050. Si on compte 75 % de ces habitants en ville, nous serons plus de 7 milliards de citadins. Parallèlement à cela, la surface des terres agricoles ne cesse de diminuer.

Si on prend comme étalon le Grand-Duché du Luxembourg, 250.000 hectares, chaque année, aux Etats-Unis, disparait l’équivalent de deux fois la surface du Luxembourg, trois fois en Europe et un peu moins de quatre fois en Chine. La convergence entre cette augmentation de la population et la diminution de la surface agricole va entrainer une diminution de facteur trois la surface agricole par habitant. Et en 2050, on estime qu’il y aura environ 1500m2 disponibles par habitant.

Aquaponie est la contraction de “aquaculture” et “hydroponie”. Les poissons vont produire des déjections qui vont être dégradées par des bactéries et ces bactéries vont rendre ces déjections assimilables par la plante. En contre partie, la plante va purifier l’eau qui retourne vers les poissons.

De plus, les estimations pour nos besoins de consommation en viande demanderaient que l’on multiple cette surface agricole par deux, ce qui est contradictoire.

Notre destin sera-t-il semblable à celui des bactéries, qui, dans un milieu clos, après avoir épuisé tous les éléments nutritifs finissent par s’éteindre faute de ressources supplémentaires ?

L’Europe est-elle en retard? 

Ce futur est interpellant et nous oblige à nous poser la question « comment nourrir l’humanité et surtout, comment allons-nous nourrir les citadins ? ». Il n’est donc pas si idiot que ça de penser à réintégrer l’agriculture en ville.

D’ailleurs, lorsque l’on regarde la part de la production agricole mondiale, 30% sont déjà issus de l’agriculture urbaine. Les Etats-Unis sont en tête avec plus 40%.

A Détroit, face au déclin industriel, des initiatives citoyennes ont vu le jour et ont permis de redonner un projet porteur pour la ville en élaborant des jardins potagers dans la ville permettant de fournir une autonomie alimentaire.

A New York, nous avons à faire à une autre catégorie. Les consommateurs ont des revenus plus élevés et l’agriculture urbaine prend un autre visage, celui de produits issus d’une haute technologie. Ce sont des serres aquaponiques sur les toits et on distribue ces produits dans des épiceries fines ou dans des grands magasins qui mettent en valeur la production locale.

Au Canada, la ferme « Luffa », sur 3000 m2, est capable de produire 100% des besoins de 2000 personnes en tomates, poivrons, laitues, concombres et plantes aromatiques. La distribution se fait via des paniers verts.

La Chine expérimente des nouvelles formes d’hydroponie, des cultures en étages pour limiter la place qu’occupent ces cultures.

A Singapour, la troisième ville la plus densément peuplée au monde, Skygreen, une compagnie, commercialise depuis 2012 des légumes à partir de structures de plus de 10 mètres de haut. La ferme verticale n’est plus très loin.

Et en Europe ? Des initiatives voient le jour en France, en Suède, en Allemagne, aux Pays-Bas, etc. Certaines initiatives se concrétisent par des projets réels mais beaucoup restent encore dans les cartons.

En Belgique, certains projets se sont concrétisés. Par exemple, un toit potager a vu le jour sur le toit de la Bibliothèque Royale de Bruxelles.

Les exemples américains et asiatiques nous permettent de penser que l’agriculture urbaine est économiquement viable et techniquement réalisable.

L’Europe devrait foncer mais analysons d’abord la situation européenne un peu plus en détail. La population va particulièrement augmenter dans les pays en voie de développement. En Afrique, la population va passer de 400 millions à 1 milliard d’habitants.

Si l’on considère la population urbaine, les villes de taille moyenne vont émerger en Afrique et les mégalopoles en Amérique et en Asie vont continuer à se développer.

La situation européenne est tout à fait différente. Nous avons déjà une très grande densité citadine sur notre territoire européen. En plus, ces villes sont généralement petites. Nous devons donc adapter notre système de production, transformation et de distribution à la petite taille de ces villes.

Et en Belgique? 

Mais il ne faut pas penser que l’agriculture urbaine subviendra à tous nos besoins. A New-York, il y a 1200 hectares de toits « agriculturisables ». Si l’on prend en compte la production et les besoins en tomates fraiches pour la ville, il faudrait doubler cette surface.

A Paris, une étude récente nous montre qu’il n’y aurait seulement que 20 hectares de toits « agriculturisables ». Donc, dans ce cas particulier, il faut trouver d’autres territoires et d’autres terrains pour venir implanter des unités de production pour l’agriculture urbaine.

Pourquoi ne pas penser aux friches industrielles ? La Wallonie est riche de 10.000 hectares de friches. Le bassin liégeois en possède 18%. Pourquoi ne pas tirer parti d’une situation a priori défavorable et prendre l’opportunité pour y implanter l’agriculture urbaine et pour développer une activité économique et sociale porteuse ?

Nous avons pu montrer qu’il est possible de produire des végétaux dans des milieux confinés convenant aux friches industrielles ; nous avons aussi montré que le résultat est économiquement intéressant pour certaines cultures si on les distribue en circuits courts.

Si la production est une fonction importante pour l’agriculture urbaine, cette seule fonction ne justifiera pas le développement de l’agriculture urbaine en Europe. Il faut lui adjoindre d’autres fonctions et surtout les fonctions liées au développement durable : écologique, sociale et économique.

Nous devons absolument améliorer nos connaissances techniques et scientifiques sur ce domaine en considérant ces trois piliers du développement durable. Nous y travaillons à l’Université de Liège et dans le cadre du projet Verdir. Verdir consiste à produire de la biomasse animale et végétale à vocation alimentaire et non alimentaire. Mon laboratoire s’inscrit pleinement dans ce projet puisque nous développons à l’heure actuelle des systèmes de production pour les villes avec notamment le système aquaponique.

Une PAFF Box à Gembloux Agro-Bio Tech 

Aquaponie ? C’est la contraction de aquaculture et hydroponie. Nous sommes donc capables de produire des poissons et des plantes. Les poissons vont produire des déjections qui vont être dégradées par des bactéries et ces bactéries vont rendre ces déjections assimilables par la plante. En contre partie, la plante va purifier l’eau qui retourne vers les poissons. Nous sommes donc en présence d’un écosystème a priori favorable pour le développement durable, en tout cas pour sa partie « pilier écologique ».

Dans mon laboratoire, nous sommes en train d’analyser les performances de ce système et essayons de les améliorer pour rendre ce projet économiquement viable aussi.

Nous avons développé avec Paul Emile Lambrecht, le porteur d’un projet spin off, un système aquaponique qui va se placer dans un container : au rez-de-chaussée, des poissons et dans la serre au-dessus, des plantes.

Ainsi, la PAFF box, Plants And Fishing Farming, peut occuper la place de deux parkings. Nous pensons donc que cette PAFF box peut s’intégrer dans différents quartiers de la ville et servira à retisser du lien social autour d’une activité qu’est l’agriculture urbaine.

Deuxième exemple : la construction d’un nouveau bâtiment à Liège avec des logements et des bureaux. Ces derniers serviront à accueillir de jeunes entrepreneurs très créatifs et le promoteur et l’architecte ont décidé de placer ces jeunes entrepreneurs dans un environnement stimulant cette création. Ils nous ont demandé de créer un environnement technologiquement innovant et, dans ce cadre, nous travaillons à la mise au point d’unités hydroponiques et aquaponiques qui vont se situer au dernier étage, sous 300 m2 de serres. Le but est d’arriver à une autonomie complète du bâtiment en légumes et en poissons. Nous profitons de l’occasion d’un nouveau bâtiment pour l’intégrer au mieux et recycler, tirer partie des déchets du bâtiment : énergétiques, CO2, etc.

Troisième exemple : cet exemple est important pour le projet Verdir puisqu’il consiste à réimplanter une activité au travers d’unités de production de biomasse. Nous avons réalisé une première étude de faisabilité en collaboration avec HEC-ULg.

Redynamiser les villes

Les résultats sont encourageants. Nous avons pu montrer qu’il est possible de produire des végétaux dans des milieux confinés convenant aux friches industrielles ; nous avons aussi montré que le résultat est économiquement intéressant pour certaines cultures si on les distribue en circuits courts. Enfin, nous avons aussi montré que nous arrivons à un bilan carbone positif et qu’on peut renforcer ce bilan si l’on adjoint des énergies vertes ou des déchets énergétiques d’autres entreprises.

Suite à ces résultats, il a été décidé d’implanter les premières unités aquaponiques ou hydroponiques sur le lieu emblématique des Acec près de Liège.

Nous avons la conviction que ce type d’activité va être porteuse et va donner une activité économique et sociale à ce bassin liégeois.

Les résultats sont encourageants mais il reste quelques obstacles. Le premier est de bien déterminer le système alimentaire de nos villes. Que consommons-nous, en quelle quantité et comment consommons-nous?

Deuxième : bien caractériser le bâti urbain afin d’en déduire son potentiel « agriculturisable ».

Je profite de l’occasion qui m’est donnée pour aussi insister sur le fait de lever les freins urbains, notamment en changeant la législation.

Je prends l’exemple de New-York. Cette ville s’est rendue compte il y a quelques années du potentiel de l’agriculture urbaine mais pourtant elle ne se développait pas. Ils ont changé la loi concernant les gabarits des bâtiments (la hauteur maximale des bâtiments) et ils n’ont plus inclus la hauteur d’une serre dans ce gabarit.

En conclusion, que ce soit à l’échelle de la PAFF box, à l’échelle d’un bâtiment pour bureaux ou logements ou à l’échelle industrielle, nous avons montré que l’agriculture urbaine peut se développer en Europe et qu’elle pourra respecter les critères du développement durable : économique, écologique et social.

Il nous reste encore à valider nos résultats en faisant fonctionner des unités pilotes. Les investisseurs privés sont déjà très intéressés par ce concept innovant mais ce concept demande encore le soutien des pouvoirs publics afin de bien développer la filière qui va naitre et afin de bien la structurer.

Je terminerai en disant que tous ces systèmes, toutes les formes d’agriculture urbaine proviennent de différents projets et tous ces projets ont une philosophie commune qui est d’améliorer ce cycle écologique, social et économique. Ces projets ont le mérite d’engendrer la réflexion de « comment consommons-nous, comment produisons-nous, comment transformons-nous » et cette réflexion pour les projets futurs est aujourd’hui cruciale.