Terre à Terre

Sous nos pieds, la vie

Loin des yeux, loin du coeur. C’est bien connu : on apprécie d’autant plus ce qui se situe à portée de regard. Pas de chance pour les sols ! Si l’on admire volontiers le ciel et le soleil, si on aime parcourir les paysages verdoyants, si l’on s’émerveille devant les mers ou les rivières, notre vision s’attarde généralement peu sur ce que l’on a sous la semelle.

Parce qu’on le voit moins, ce milieu à ras-de-terre a longtemps été le parent pauvre de la recherche, des préoccupations politiques, des inquiétudes du grand public. D’ailleurs, les océans, l’eau douce, les forêts ou encore les montagnes ont eu droit, avant lui, à une année placée sous leur signe. Mais cette fois, c’est à son tour d’être sous les feux de la rampe ! L’Assemblée générale des Nations unies a en effet décrété que 2015 serait l’“Année internationale des sols”.
Une manière de rappeler que rien ne serait possible sans eux. « Si on devait faire l’analogie avec le corps humain, on pourrait dire que les sols sont à la fois les poumons, le squelette, l’estomac et le foie de l’environnement terrestre, compare Jean-Thomas Cornélis, pédologue, chargé de cours au sein du département “Biose” à Gembloux Agro-bio Tech. Le sol est un grand travailleur de l’ombre, remplissant un grand nombre de services écosystémiques : il nourrit la planète, purifie l’eau, contribue à l’équilibre de la composition de l’air et permet de construire nos abris. »

« Les sols varient dans le temps et l’espace ; ces différences importent, tout comme la diversité de la vie qui s’y trouve. Un grand nombre de leurs êtres vivants sont difficilement perceptibles, ce qui explique que la communication autour de la protection de la biodiversité des sols n’engendre pas le même entrain que celle d’espèces emblématiques telles que le panda, l’abeille ou le diable de Tasmanie »

Pouvoir d’attraction

stockvault-cracked-mud-texture123525Bref, sans sols, pas de vie sur terre. Ce rôle indispensable sera (re)mis en lumière à l’occasion de cette Année internationale, qui se concrétisera à l’ULg par l’organisation dans les prochains mois de plusieurs événements liés à la thématique retenue (voir ci-dessous).
« Les sols varient dans le temps et l’espace ; ces différences importent, tout comme la diversité de la vie qui s’y trouve. Un grand nombre de leurs êtres vivants sont difficilement perceptibles, ce qui explique que la communication autour de la protection de la biodiversité des sols n’engendre pas le même entrain que celle d’espèces emblématiques telles que le panda, l’abeille ou le diable de Tasmanie », poursuit Jean-Thomas Cornélis. Les sols et ceux qui y vivent (une poignée de terre comporte quasi autant de micro-organismes que d’êtres humains sur la planète) ont pourtant grand besoin de cette protection. Bien que certains événements naturels, comme les grands glissements de terrain, sont responsables de leur dégradation, l’homme n’y est pas non plus étranger. On estime que 40% des sols sur la planète sont légèrement dégradés alors que 30% le sont hautement.

L’activité humaine est notamment responsable de l’érosion, ce processus qui fait que le taux de dégradation des sols dépasse par endroit leur taux de formation. C’est encore elle qui a provoqué des problèmes de salinisation, rendant la terre beaucoup trop salée en raison d’une irrigation mal adaptée. L’augmentation de la population, l’urbanisation à tous crins, ainsi que le développement d’activités industrielles, provoquent, par endroits, des pressions environnementales pouvant modifier de manière irréversible le fonctionnement cyclique et équilibré des sols. Ces modifications vont, à leur tour, diminuer la qualité de l’atmosphère, de l’hydrosphère et de la biosphère et ainsi avoir des effets néfastes sur le climat, la sécurité alimentaire, la biodiversité et la qualité de notre environnement.

La mémoire des sols

« Le sol a une très bonne mémoire. Il garde les traces des bonnes comme des mauvaises choses », souligne le pédologue. Sa mauvaise gestion entraîne un effet “boule de neige” et c’est l’homme qui, in fine, en pâtit. Des études ont démontré en effet qu’il existait un lien entre la pauvreté des terres et celle de leurs habitants. L’un des grands défis à l’avenir sera de produire suffisamment de nourriture pour tous et d’assurer une bonne répartition des ressources alimentaires au sein de la planète. Jean-Thomas Cornélis voit ici un enjeu majeur pour le futur de la société, dont la réussite dépendra de notre faculté à faire interagir les agronomes, pédologues, sociologues et économistes. « Si l’on investit un dollar dans la protection des sols, cela pourrait en faire gagner cinq aux PIB des pays concernés, signale-t-il. Mais, plus important encore, cela pourrait également avoir une influence positive sur le bien-être et le “bonheur national brut”.»

Ces dernières années, l’avènement de nouvelles technologies a permis aux spécialistes d’affiner leur compréhension des sols. Les menaces constatées ont aussi engendré une prise de conscience. « Désormais, nous abordons l’étude et la gestion des sols – dont la dynamique est reconnue – de manière pluridisciplinaire, intégrant l’impact des différents facteurs liés à leur formation : le climat, la végétation, la roche, la topographie et l’activité humaine. Cette vision est d’une importance capitale, étant donné que les sols sont un peu “la plaque tournante” de tout le fonctionnement de la nature. »

« Ce type d’approche interuniversitaire, intégrant la compréhension de l’évolution et du fonctionnement des sols, est de bon augure pour l’avenir, conclut sur une note positive Jean-Thomas Cornélis. L’Année internationale des sols est une merveilleuse occasion de les célébrer pour ainsi mieux les connaître. Nous ne pouvons que nous en réjouir, pour notre bien-être ainsi que celui de la nature. »

Podzol_type de sol observée en campinneGembloux Agro-Bio Tech, via l’unité de recherche « échanges Eau-Sol-Plante »*, privilégie précisément cette voie et étudie l’évolution ainsi que le comportement des sols à l’interface entre la biosphère et l’hydrosphère. Certaines recherches portent sur l’influence de l’érosion des terres, d’autres sur la réserve en eau des sols, ainsi que sur le devenir des polluants et des nutriments au sein des systèmes sol-plante.
En collaboration avec l’UCL, l’équipe gembloutoise étudie également le biochar, un charbon de bois qui pourrait être utilisé comme amendement de ces terres agricoles afin de favoriser le recyclage des nutriments, le stock de carbone dans les sols et par conséquent de les rendre plus fertiles, capables de produire davantage de biomasse et ce, tout en augmentant la préservation de l’environnement. « Ce type d’approche interuniversitaire, intégrant la compréhension de l’évolution et du fonctionnement des sols, est de bon augure pour l’avenir, conclut sur une note positive Jean-Thomas Cornélis. L’Année internationale des sols est une merveilleuse occasion de les célébrer pour ainsi mieux les connaître. Nous ne pouvons que nous en réjouir, pour notre bien-être ainsi que celui de la nature. »

* L’unité de recherche “Echanges Eau-Sol-Plante” réunit les services d’Aurore Degré, Sarah Garré, Gilles Colinet et Jean-Thomas Cornélis, tous chargés de cours à Gembloux.

Mélanie Geelkens

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