Les plantes transgéniques : rêve ou cauchemar ?

P.Lepoivre (septembre 1999)

" Si vaste soit le champ des possibles, il ne l’est pas encore assez pour proposer à l’homme le peu dont il se serait satisfait ."

Jean Rostand

Introduction

Il y a quelques mois les maïs transgéniques faisaient leur apparition dans les medias et se disputaient la Une avec les sojas de Monsanto! Les mouvements écologistes criaient "au fou". Ces plantes succédaient elles-mêmes, et sans guère de transition à une histoire de vaches folles qui n’en finit pas d’inquiéter les consommateurs et de mettre à nu les carences de nos institutions. Peu après, la brebis Dolly faisait une entrée fracassante sur le devant de la scène suivie plus discrètement par Polly. Il faut bien avouer qu'en l'espace de quelques mois, les événements se sont succédés rapidement faisant monter la pression!

Des interrogations surgissent parmi les citoyens qui observent les groupes de pression politique et économique s’affronter à coups d'arguments manichéens et réducteurs. C'est donc avec un malaise certain que la société civile réagit face à ces avancées scientifiques, obligée de prendre position sur des problèmes à la fois technique et éthique dont les véritables enjeux sont volontairement ou inconsciemment occultés.

Des fondements du génie génétique...

Une des caractéristiques de la vie est la recombinaison des caractères que nous transmettons de génération en génération. Cette transmission des caractères et leur recombinaison fait partie de notre conscience collective et alimente parfois un chapitre de nos livres d’histoire. L'hémophilie de la reine Victoria et de ces petits et arrière petits enfants est connue de tous les écoliers, le cas le plus célèbre étant celui du Tsarévitch Alexis. La question qui obséda longtemps les hommes était de savoir sur quoi repose la transmission de ces caractères héréditaires.

Les premières expériences décisives qui ont conduit à la découverte des lois de l'hérédité furent menées par Grégor Mendel, un abbé augustinien qui alliait le sens de l’observation d’un fils de paysans, à l’érudition scientifique d’un diplômé en horticulture, agronomie et physique.

Le fils de paysan savait qu'il était possible de modifier le phénotype des végétaux en croisant certaines plantes entre elles et que ces croisements donnent des résultats reproductibles. Le scientifique s’engagea dans une analyse quantitative de la descendance de 2 générations de pois et formula l’hypothèse que les caractères observés chez des plantes sont sous le contrôle de ce qu'il appela des " paires de déterminants ", et qu'un seul déterminant de chaque paire passait à chaque génération.

Etrangères à ces travaux, les pratiques traditionnelles de l’agriculture, de l’élevage et de l’industrie n’en continuaient pas moins à brasser et à recombiner des myriades de caractères qui assuraient une progression continue de la productivité des plantes, des animaux et des microorganismes. La méconnaissance des mécanismes de transmission des caractères héréditaires des organismes vivants constituait cependant un frein majeur à la progression des activités des agronomes, des médecins et des industriels.

En 1879, un biologiste allemand, Walther Flemming parvenait à observer que de " petits corpuscules " qu'il appelait chromosomes, se dupliquaient à l'intérieur du noyau des cellules et sont présents par paires. Plus de vingt ans plus tard, en 1903, un américain, Walter Sutton observait que, pendant la formation des ovules et des spermatozoïdes, chaque gamète ne reçoit qu'un seul lot des 2 chromosomes contenus dans la cellule de départ. Les déterminants de Mendel se matérialisaient progressivement.

La percée décisive sur le support matériel de l'hérédité s'opéra lorsque les recherches de la génétique s'étendirent aux bactéries. En 1928, le chercheur anglais Frédérick Griffith mélangea des bactéries tuées à la chaleur avec d'autres bactéries vivantes qui avaient d'autres caractéristiques; il observa dans la descendance des cultures ainsi obtenues des bactéries qui combinaient les caractéristiques des 2 souches parentales: la morte et la vivante. Il se dit que les bactéries mortes avaient dû transmettre " quelque chose " aux bactéries vivantes et que ce " quelque chose " avait modifié leur constitution génétique par un phénomène qu’il dénomma transformation.

Il fallut attendre 1944 pour que des généticiens américains établissent que la molécule qui était la base de l'information génétique était l'ADN : nous entrons dans l’ère des molécules.

...à l’ère des molécules.

Les choses vont s'accélérer! C'est en 1953 que l'anglais F. Crick et l'américain James Watson proposaient une structure en double hélice pour l'ADN. Chaque chaîne contient des bases (adénine, cytosine, thymine et guanosine) reliées par des molécules de sucre et des groupes phosphate. L’ADN qu'on peut extraire de tous les organismes vivants (bactéries, mouches du vinaigre, souris, poissons, plantes, mammifères,...) présente cette même structure. Seule la proportion des bases A, T, C, G et leur ordre varie pour déterminer l’information génétique qui aboutit à la synthèse de protéines composées d’une vingtaine d’acides aminés.

L’humanité était prête à décoder le message contenu dans les molécules d'ADN.

Les 4 lettres de l’alphabet (les 4 bases ) du code génétique sont réunies en suites de 3 bases pour désigner un acide aminé et diriger la synthèse des protéines. A l'aide d'un langage de 4 lettres différentes, il est possible d'écrire 64 mots différents de 3 lettres alors que 20 acides aminés seulement entrent dans la composition des protéines. Plusieurs codons codent donc pour le même acide aminé tandis que quelques autres assurent la " ponctuation " des phrases (signaux de début ou de fin de lecture,...) de cette encyclopédie.

Tous les organismes vivants utilisent fondamentalement le même langage: depuis les virus, les bactéries, les plantes ou les animaux. C’est cette unicité du code génétique qui rend possible le génie génétique.

Encore faut-il pouvoir manipuler ces gènes. Cet obstacle technique a été franchi au milieu des années 70 qui ont été marquées par l’avènement des ingénieurs du vivant.

...jusqu’aux ingénieurs du vivant

Les manipulations des gènes sont devenues une pratique aussi banale dans nos laboratoires que la mécanique automobile pour le grand public. Nous sommes devenus de "véritables mécaniciens du vivant" capables de démonter et de transformer les organismes vivants à l'aide des outils de la biologie moléculaire.

Les gènes peuvent être multipliés ("clonés" disent les spécialistes) et on peut en étudier le fonctionnement. Ce clonage exige d’abord d’extraire l'ADN de l'organisme d’origine, d’isoler le gène ciblé en coupant l'ADN de façon précise à l'aide de ciseaux moléculaires (les enzymes de restriction). Le gène est alors inséré dans un " vecteur " qui est capable de le multiplier. Il s’agit le plus souvent d’un plasmide (on parle alors de plasmide recombinant), c'est à dire un fragment d'ADN qui se réplique à l'intérieur d'une bactérie.

Moyennant l'addition des séquences régulatrices correctes, nous pouvons obtenir d’un gène humain qu’il soit actif dans une bactérie et qu’il y produise son ARN messager et la protéine pour laquelle il code. On peut donc se résumer en disant que le génie génétique réunit un ensemble de pratiques, de procédés qui permettent de faire réaliser par un être vivant tout ou une partie du programme génétique d’un autre être vivant.

Encore faut-il connaître les fonctions des gènes. Sans gène dont la fonctions ait été clairement identifiée, point de génie génétique.

Les moines copistes des temps modernes se lancent dans la découverte des génomes

Comme les moines copistes du moyen âge, nos ingénieurs du vivant déchiffrent les milliers de pages contenues dans nos patrimoines génétiques pour tenter d’en décrypter les gènes, de comprendre leur rôle et de rechercher en particulier ceux qui codent pour des fonctions offrant un potentiel d’applications industrielles.

Si un gène appartenant à des espèces aussi différentes que la levure, l’homme ou la souris présente une forte homologie, il y a une probabilité élevée pour que ce gène ait une fonction proche chez ces 3 espèces.

Le 24 avril 1996, la séquence du génome complet de la levure était disponible sur Internet! La levure, Saccharomyces cerevisiae, apparaît comme un modèle pour l’étude de la division des cellules eucaryotes (possédant un noyau différencié). De plus, cet organisme présente un indéniable intérêt économique. On arrive à estimer à près de 6.000 le nombre de gènes chez Saccharomyces cerevisiae correspondant à près de 13 106 bases. Cependant, pour comprendre les génomes, il faut non seulement connaître la séquence des gènes eux-mêmes mais, également leur fonction. L’utilisation combinée de l’analyse des génomes avec l’observation des caractères des organismes vivants permet d’identifier les gènes responsables de telle ou telle propriété.

Près de 1.500 gènes ont déjà été identifiés et étudiés chez la levure et près de la moitié des gènes qu'il reste à identifier présentent une homologie élevée avec des gènes connus.

Quant au programme de séquençage du génome humain, il se propose de s'achever vers l'an 2003... et aboutira à décrypter 3 milliards de bases dans un livre d’un million de pages qui contiendrait 3.000 lettres par page!

Cette prodigieuse aventure rend possible le génie génétique.

Les transformations génétiques en agriculture

Quels que soient les progrès de la génétique classique qui s’appuie sur l’hybridation, les contraintes sur les caractéristiques des variétés végétales cultivées sont telles que l'introgression " naturelle " de gènes provenant d'espèces sauvages ou cultivées nécessite des programmes d'amélioration très longs et très coûteux. L’hybridation entre 2 plantes brasse quelques 50.000 gènes dans un ordre qui est relativement imprévisible. Au contraire, la transgenèse végétale permet d’accélérer ces programmes en introduisant un nombre limité de gènes sans bouleverser les autres caractéristiques de la variété.

De plus, le sélectionneur, dans sa recherche de gènes, n'est plus limité à l'espèce végétale à améliorer, ni même au règne végétal; tous les gènes de tous les organismes deviennent potentiellement accessibles.

Le génie génétique ne fait qu’exploiter les propriétés naturelles qui découlent de la conservation du code génétique mais il représente néanmoins une rupture par rapport à l'amélioration classique en permettant des flux génétique que l’évolution avait progressivement limité aux individus appartenant à une même espèce, un même genre ou plus rarement à la même famille.

La technique la plus fréquemment utilisée pour la transformation génétique des plantes cultivées reproduit un phénomène naturel de transformation qu'une bactérie phytopathogène (Agrobacterium tumefaciens) réalise sans doute depuis des millénaires. A partir d'une première cellule transformée, les techniques de culture in vitro de tissus permettent de régénérer une plante entière. Malgré les difficultés techniques qui peuvent encore exister et les degrés de performance différents selon le matériel travaillé, le nombre de plantes qui ont été transformées génétiquement ne cesse de croître et il n’y plus guère d’espèces cultivées totalement réfractaires à cette opération.

Le recours à l'ingénierie génétique a permis d’obtenir une première génération de plantes transgéniques qui est commercialisée (aux Etats-Unis) ou sur le point de l’être (en Europe) (Figure 1)

Figure 1 : Propriétés des plantes transgéniques commercialisées en septembre 1996 aux Etats Unis

Tomate
Maturité retardée (antipolygalacturonase)
Mais
Résistance aux insectes (Production de la toxine de Bacillus thuringiensis) Résistance au glufosinate Stérilité mâle
Coton
Résistance aux insectes (Production de la toxine de Bacillus thuringiensis) Résistance au glyphosate Résistance aux sulfonyl urées Résistance au bromoxynil
Colza
Résistance glufosinate Stérilité mâle Résistance au glyphosate Composition de l’huile modifiée
Soja
Résistance herbicide
Courgette
Résistance aux virus
Melon
Résistance aux virus
Pomme de terre
Résistance aux insectes (Production de la toxine de Bacillus thuringiensis)

Ces plantes présentent des propriétés très diverses de résistance aux maladies (principalement virales), aux herbicides, aux insectes ou des propriétés physiologiques nouvelles ( maturation retardée,...).

De nouvelles plantes se profilent déjà dans les laboratoires de recherche ou les essais en champs. Ainsi plusieurs transgènes nouveaux visent à obtenir des plantes cultivées présentant une résistance élevée et stable vis-à-vis de différentes familles de virus infectant les cultures et qui obligent actuellement les agriculteurs à recourir à l’emploi intensif de pesticides. En effet, une résistance génétique efficace constitue le moyen de lutte le moins contraignant pour l’agriculteur et contribue à la fois à réduire le coût de revient pour le producteur et l’impact environnemental en diminuant le nombre de traitements insecticides effectués contre les vecteurs de ces maladies virales (le plus souvent des insectes).

Les plantes sont naturellement dépourvues de système immunitaire qui permet aux mammifères de produire des anticorps reconnaissant spécifiquement des molécules parasitaires et d’inactiver celles-ci. Le recours à des mécanismes de résistance reposant le système immunitaire était donc impossible chez les végétaux jusqu’à ces dernières années. Les progrès de la biologie moléculaire ont cependant permis d’identifier les gènes qui sont responsables de la production d’un anticorps donné chez un animal, de les cloner et de les transférer chez une plante qui synthétisera alors cet anticorps complet (ou une partie de celui-ci) comme s’il s’agissait d’une de ses propres protéines tout en préservant l’activité biologique de cet anticorps.

Si un animal (une souris le plus souvent) est vacciné avec une protéine indispensable à la multiplication d’un virus de plante, des anticorps capables de reconnaître et d’inactiver cette protéine seront synthétisés grâce au système immunitaire de cet animal. Les gènes responsables de la synthèse de ces anticorps seront ensuite clonés et introduits chez la plante qui produira à son tour l’anticorps, rendant ainsi la plante résistante au virus. Cette stratégie nouvelle de protection des plantes contre leur virus a vu le jour ces 3 dernières années et a déjà fait l’objet de plusieurs réalisations qui semblent prometteuses.

Ces nouvelles générations concernent progressivement moins les agriculteurs mais toucheront les propriétés intéressant les industries de transformations ou les consommateurs (Figure 2).

Alors que plus de 7 cultures différentes comptant chacune plusieurs applications étaient déjà cultivées en 1996 aux Etats Unis, la diffusion en Europe des mêmes produits de la transgenèse est beaucoup plus timide.

 

Figure 2 : Nouvelles générations de plantes produites par transgenèse qui sont en phase d’évaluation

Les mêmes réalisations prestigieuses touchent également d’autres domaines d’applications des biotechnologies comme la production de molécules naturelles à usage thérapeutique par les animaux transgéniques.

Les perspectives les plus innovantes en terme de coût de production et de procédés de purification sont peut-être offertes par les animaux transgéniques. La transgenèse d'animaux comme les moutons, les bovidés peut être obtenue par injection de DNA dans les oocytes fécondés.

Une société écossaise dispose depuis quelques années déjà de plusieurs centaines de brebis transgéniques dans le lait desquelles on trouve, selon les animaux, des protéines dont on peut envisager l'utilisation contre l'infarctus du myocarde, la mucovisidose ou l'hémophilie. Jusqu'il y a peu, le facteur limitant l'exploitation de cette technique était l'impossibilité de pouvoir disposer rapidement d'un nombre suffisant d'animaux transgéniques.

La récente actualité nous a montré que la technique du clonage à partir de simple transfert de cellules de glandes mammaires placées dans des ovocytes préalablement énucléés permet de multiplier à l'infini ces animaux.

Encore une fois le malaise de la société est ici évident. Les premières réactions politiques n'ont pas tardé : l'équipe de chercheurs de l'Institut d'Edimbourg perdait son financement par le gouvernement britannique. Ce qui ne l’empêchait nullement de produire Polly quelques mois plus tard.

Prudence, frilosité, choix de société ?

Face aux applications potentielles des biotechnologies, les attitudes sont souvent divergentes et teintées d'émotivité. Les techniques de transformation génétique provoquent chez certains des réactions extrêmement prudentes, au point de proposer des moratoires sur toute action, y compris l'expérimentation, avant même que soient quantifiés correctement les risques qui y sont liés, alors même que ces techniques paraissent aptes à résoudre des problèmes agronomiques importants.

A l'autre extrémité de la palette des réactions, des scientifiques et industriels entretiennent un engouement sans réserve fondé sur les réalisations scientifiques de haut vol que nous révèlent quotidiennement la presse spécialisée et les médias. Tout doute, toute interrogation sont dès lors perçus comme indice d'obscurantisme et toute proposition de réglementation est ressentie comme une entrave au dynamisme de la recherche et à la compétitivité économique.

Comment peut-on expliquer l’exception européenne et résumer les oppositions au génie génétique?

On trouve d'abord les fondements de cette opposition au génie génétique dans le passé de la génétique elle-même qui a parfois cautionné des idéologies barbares et inhumaines (race supérieure,...)

L’écologie profonde qui divinise la nature (qui serait lieu de tous les équilibres et de toutes les vertus) est également à la base d’une opposition aux plantes transgéniques. Aux yeux des tenants de cette philosophie, tout écart (quel qu’il soit) par rapport aux procédés " naturels " apparaît intrinsèquement négatif et pervers.

D’autres risques plus spécifiques sont régulièrement envisagés par les opposants à la diffusion des plantes transformées (Figure 3).

Figure 3 : Exemples de risques liés à la diffusion des plantes transgéniques les plus souvent cités

Risques toxicologiques
    • Nature du produit commandé par le transgène
    • Modification du métabolisme lié au transgène (nouveau métabolite)
    • Accumulation de substance (herbicide)
Risques d’allergie
    • Transgène provenant d'une espèce allergène ou codant pour un allergène identifié
Risques écologiques
    • Equilibre des populations perturbé par la prolifération de la plante (gène de résistance aux maladies)
    • Transfert d'ADN aux autres plantes ou aux microorganismes
Risque économique et socio-économique
    • Perte d’efficacité d’un produit important pour l’agriculture (herbicide total non rémanent)

 

Le risque le plus souvent exprimé est que les manipulations génétiques aboutissent à la création d’êtres vivants modifiés qui s’avéreraient dangereux pour l’humanité.

A cet égard, les risques toxicologiques ne sont guère révélés plus préoccupants que dans le cas de l’amélioration classique. Qui peut garantir que les plantes sauvages contenant des molécules toxiques utilisées comme géniteurs dans des opérations d’hybridation classique ne présentent aucun danger pour le consommateur ? La radicalisation du débat sur les problèmes de la transgenèse est cependant telle que la réglementation a mis en place des mesures très strictes (et tout à fait légitimes) de contrôle mais vis-à-vis des seuls O.G.M. Mesures inutiles ? Certes non, car l'accessibilité de tous les gènes pourrait accroître la fréquence des problèmes rencontrés comme l'a montré l'exemple de l'introduction chez le soja de l'albumine 2S de la noix du Brésil. Ce travail qui avait comme objectif d'améliorer la teneur du soja en certains acides aminés a eu comme conséquence de transférer au soja les propriétés allergènes de la noix du Brésil rendant cette plante transformée inapte à la consommation (propriétés allergènes par ailleurs bien connues des agronomes).

La réponse concernant les risques écologiques (comme le transfert des transgènes des plantes cultivées vers les plantes sauvages) est plus nuancée. Il faut reconnaître que nos connaissances en écologie microbienne ou en dynamique des populations sont encore fragmentaires. Certains phénomènes qui étaient niés il y a quelques années encore sont actuellement bien connus. Ainsi la réalité des transferts génétiques entre plantes cultivées et espèces sauvages est actuellement démontrée avec certaines cultures alors que d’autres paraissent moins problématiques. La fréquence de ces événements dépend largement de la biologie de la reproduction des plantes concernées (autogamie versus allogamie) et de la présence d’espèces sauvages appartenant à un groupe taxonomique proche de la plante cultivée (Figure 4). Si l'occurence de ces transferts n'est pas mise en doute, ce transfert de gènes conférant la résistance monogénique à des insectes et des maladies existe également avec les plantes obtenues en amélioration classique qui utilise de tels gènes depuis un siècle...sans que des accidents écologiques n'aient été observés. La seules conséquence à l'utilisation de ces gènes étant souvent l'adaptation du parasite qui parvient à contourner la résistance....

Figure 4 : Catégories de risques de transfert du transgène vers les espèces sauvages en Europe occidentale

1ère catégorie de plante : présentant des risques identifiés de transferts de transgènes vers des espèces indigènes sauvages
Betterave ( Beta.maritima)
Luzerne ( Medicago falcata)
Colza (ravenelle, moutarde, chou, roquette batarde)
2ème catégorie de plantes : ne présentant pas risque connu de transferts de transgènes (plantes non indigènes)
Tabac
Pomme de terre
Maïs

De même, l’occurrence des recombinaisons génétiques entre un transgène et les génomes viraux chez les plantes transformées par incorporation de gènes d’origine virale, est actuellement bien établie bien qu’elle ait été initialement niée par les " spécialistes " des transformations génétiques.

Une fois l'existence d'un événement expérimentalement démontrée, le problème devient d’apprécier la gravité de ses conséquences. L’expérience acquise grâce à l’amélioration classique devrait être plus souvent utilisée car la transgenèse ne génère pas de risque nouveau spécifiquement attaché à la technique de transformation. Ainsi, le comportement de plantes adventices devenues résistantes aux herbicides par sélection massale est bien connu et n’entraîne aucune prolifération majeure et risque écologique lorsque cet herbicide n'est plus utilisé. La dynamique de ces populations a été analysée et permettrait de dédramatiser les positions sur les conséquences de transfert de gènes de résistance aux herbicides dans la nature.

On aura compris que ces problèmes appellent des réponses au cas par cas , nuancées et circonstanciées. Quel groupe de pression osera entamer un tel débat non réductionniste du problème ?

Par contre, le risque de voir s’accroître la domination économique de sociétés privées ou de pays riches à l’encontre des plus pauvres constitue une dernière motivation des opposants à la transgenèse moins souvent mise en avant dans les débats publics. On assiste pourtant dans les pays industrialisés à une tendance au renforcement des droits de propriétés intellectuelles notamment en matière de ressources phytogénétiques ainsi qu’à l’élargissement de la gamme des produits brevetables. L’importance des investissements consacrés aux recherches dans ces domaines par les entreprises privées explique sans doute cette évolution mais la logique économique est-elle la seule qui doit prévaloir dans tous les cas ? Poser la question est, me semble-t-il, déjà y répondre.

La réponse réglementaire des autorités européennes et belges

Nous devons tout d'abord réaffirmer une évidence : aucune réglementation ne peut garantir le risque zéro que d’aucun revendique pour autoriser la diffusion du matériel transgénique. La garentie d'un tel niveau de risque est synonyme d'embargo sur ces techniques.

La CEE a adopté un cadre réglementaire de type préventif dans le domaine de la biotechnologie, se composant de dispositions dites horizontales et de dispositions spécifiques applicables par produits (médicaments, additifs utilisés dans l'alimentation des animaux, produits phytopharmaceutiques, nouveaux ingrédients alimentaires, semences).

Parmi les directives horizontales, un premier type de directive se rapporte à l'utilisation confinée, à des fins de recherche ou à des fins commerciales, de micro-organismes génétiquement modifiés.

Un second type de directives concerne les utilisations expérimentales et commerciales d'organismes génétiquement modifiés et couvre en particulier toute dissémination de ces organismes dans l'environnement dans le cadre d'activités de recherche et développement. Ces directives prévoient une évaluation spécifique des risques pour l'environnement avant la mise sur le marché de tout produit contenant de tels organismes ou consistant en de tels organismes. Un total de plus de 250 disséminations prévues à des fins de recherche et de développement ont été notifiées à la Commission et ont eu lieu en Belgique, au Danemark, en Allemagne, en Espagne, en France, en Italie, aux Pays-Bas, au Portugal et en Grande-Bretagne. Il s'agissait dans la majorité des cas de dissémination de plantes (dont près de 25 % en Belgique).

Ce cadre réglementaire ayant une incidence sur la compétitivité industrielle qui nécessite que les exigences réglementaires soient équilibrées et proportionnées aux risques identifiés. La Commission effectue donc un "réexamen régulier des directives existantes afin d'adapter les exigences en matière de biosécurité à l'expérience acquise, au progrès des connaissances scientifiques et des pratiques internationales".

Ce réexamen a donc été récemment entrepris à la lumière de l'expérience acquise depuis la publication des premières directives ainsi qu'en prenant en considération des réglementations existant en matière de biotechnologie moderne dans les principaux pays concurrents de l'Europe et notamment les USA.

Lors de ce réexamen, la Commission a accordé une attention particulière au fait que l'on dispose désormais de connaissances et d'une expérience plus vaste qui permettent de mieux évaluer les risques. Deux éléments ont particulièrement attiré l'attention de la Commission :

  • la possibilité actuelle de ne sélectionner pour la recherche et la production industrielle que les OGM incapables de survivre ailleurs que dans l'environnement particulier de l'expérience;
  • la conviction de plus en plus partagée que les plantes génétiquement modifiées ne différent pas des plantes non modifiées autrement que par le caractère spécifique qui leur a été conféré par le gène introduit.

La commission conclut ce réexamen en considérant que les réglementations biotechnologiques doivent garantir un contrôle toujours approprié eu égard à la nécessité de maîtriser les risques, de susciter la confiance du public et de favoriser un développement compétitif des industries intéressées.

L’appréciation du poids relatif des risques et des bénéfices peut cependant varier entre différents pays. S’il s’agit d’appliquer les biotechnologies à la production alimentaire, des pays industrialisés peuvent se permettent plus facilement de donner la priorité à la qualité de l’environnement tandis que cette production alimentaire apparaît davantage prioritaire dans les pays en développement.

La Belgique, comme les autres Etats Membres de la CE a mis en application les directives en matière de biosécurité. Une particularité de la législation belge est d'avoir appréhendé les risques biologiques indépendamment de la technologie d'obtention de l'organisme considéré.

Les exigences de sécurité sont proportionnées aux risques identifiés puisque les conditions d'utilisation et/ou de confinement sont fixées en fonction des risques réels.

Les autorités Belges ont également estimé utile d'appréhender les risques que présente l'utilisation confinée des organismes soit génétiquement modifiés, soit pathogènes. Cette extension est justifiée par le fait que dans les installations où s'effectuent des manipulations génétiques, il est fréquemment procédé à l'utilisation simultanée de micro-organismes ou d'organismes pathogènes et de micro-organismes ou d'organismes génétiquement modifiés. Cette approche évite également de " diaboliser " aux yeux du public sur les techniques de transformation génétique.

La perception du public

Les certitudes contradictoires qui s’expriment au sujet des plantes transgéniques s'expliquent sans doute par la complexité des problèmes en jeu, la difficulté d'avoir une vue globale des conséquences et des enjeux liés aux biotechnologies.

Une enquête réalisée en 1991 par la Commission des Communautés européennes révèle qu'une attitude d'ouverture vis-à-vis des biotechnologies est liée au niveau de formation des personnes interrogées; mais en même temps, c'est parmi les personnes les mieux informées que se retrouvent les opposants les plus farouches au génie génétique.

Ce double constat montre d'une part que ce n'est pas faire preuve d'obscurantisme que de s'interroger sur les risques que comporte la dissémination des organismes génétiquement modifiés, et que, d'autre part, l'information seule ne constitue pas la panacée d'acceptation des biotechnologies par le public.

L'utilité de certaines recherches ne semble pas être mise en cause, mais les interrogations et les craintes portent davantage sur la capacité des scientifiques et des politiques à identifier les risques liés aux biotechnologies et/ou à maîtriser leurs applications.

Quand il s'agit de mettre en balance les risques et les bénéfices des biotechnologies, les effets écologiques ne sont que l'un des nombreux éléments d'appréciation.

Contrairement au domaine de la santé, il n'existe pas de demande spécifique du public européen en agriculture, et les justifications des biotechnologies y sont généralement ressentie comme étant strictement d'ordre économique; les manipulations qui comporteraient un risque dûment identifié, ou perçu comme tel, sont dès lors considérées très négativement.

Par exemple, les variétés transgéniques résistantes aux herbicides sont ressenties comme potentiellement dangereuses car l'opinion craint que leur introduction n'entraîne encore plus de pollution dans l'environnement. A ce sujet, il est frappant de constater que la perception du risque est davantage influencée par la technique d'obtention de l'organisme (génie génétique) que par les propriétés intrinsèque du caractère introduit. Des variétés de colza résistantes aux herbicides avaient déjà été sélectionnées par hybridation classique et diffusées au Canada au début des années 80 sans opposition majeure de l'opinion publique.

Informer le public est certes un souci constant des protagonistes de la biotechnologie, mais que communiquer?

 

Une nécessité de transparence? Mais que communiquer?

En nous donnant le savoir, la science met un pouvoir entre nos mains : ce savoir nous permet d’appliquer des principes, d’innover et d’obtenir des produits technologiques inédits

Rêve ou cauchemar ?

Les biotechnologies sont reconnues comme un secteur clé pour les années à venir étant donné la contribution qu'elles pourraient apporter à la croissance, à l'emploi mais aussi à la qualité de la vie !

Mais dans le même temps, la société ressent la nécessité de se protéger contre les avancées des scientifiques soupçonnés d’imprudence ou d'inconscience. L’image qui s’impose est celle de l’apprenti sorcier incapable de maîtriser les pouvoirs de sa baguette magique, pour lui même, pour ses contemporains mais aussi pour les générations futures. De plus, étant donné les contraintes financières qui pèsent sur l'activité scientifique et les intérêts économiques en jeu, la tentation est grande d'imposer des "limites" à la transparence et à la communication. C’est là un élément essentiel et relativement nouveau de la conscience collective qui doit nous interpeller et qui ne concernent pas uniquement les technologies touchant à la vie mais également d’autres domaines tels que les technologies de la communication.

Les attitudes contradictoires et les doutes vis-à-vis des technologies s’expliquent par la complexité des problèmes, la difficulté de présenter une vue globale des enjeux (scientifiques, économiques, éthique, ...) et des conséquences liées aux manipulations du vivant.

Deux défis majeurs se dessinent pour les scientifiques dans les prochaines années :

Le courage d’affirmer l’ignorance et le doute.

Pendant des siècles, la science pouvait avoir l'ambition de réduire les doutes et de nourrir le public de certitudes. Nous touchons maintenant à des domaines où la complexité des processus et de leurs interactions est telle que nous sommes incapables de les prévoir toutes. Nos découvertes débouchent sur des incertitudes et des doutes qu’il convient de gérer. Alors qu’il est très facile de quantifier les risques a posteriori, il nous faut admettre que leur évaluation a priori représente un défi majeur et que nous sommes condamnés à gérer l’imprévu.

L’époque d’une science arrogante et sûre d’elle même est révolue. Exprimer ce doute, décrire ce que la science sait mais surtout ce qu’elle ne sait pas, rappeler constamment qu’une vérité n’est jamais acquise et que chaque découverte engendre de nouvelles questions : voilà bien le message nouveau que les scientifiques devraient tenir C’est une honnêteté intellectuelle qui nous engage dans une voie difficile mais qui est indispensable si nous voulons retrouver une crédibilité auprès de la société civile.

Traduire et apprendre la science : un enjeu démocratique

Le second défi concerne tout autant le scientifique que le citoyen. Une (r)évolution scientifique et technologique ne peut se faire sans l’approbation du citoyen. L'information du public est devenue un droit et une nécessité! Il est inadmissible de vivre dans une société tributaire des sciences et techniques sans en comprendre les tenants et les aboutissants.

Dans le même temps, la culture scientifique des citoyens ne cesse de diminuer et un fossé s'élargit entre la capacité de compréhension des citoyens et la complexité des sujets traités étant donné la place trop faible accordée à la biologie et à la culture scientifique dans l’enseignement. Un monde où l’on pourrait d’avantage connaître et comprendre deviendrait un monde où les décisions seraient prises en connaissance de cause. C’est là une condition important pour que le processus démocratique puisse survivre.

Le chercheur devra donc passer du stade de spécialiste dans " l’acquisition des connaissances " à celui de communicateur de celles-ci. Rendre déchiffrable une information devenue trop spécialisée et expliquer simplement sans dénaturer les enjeux : 2 défis pour que le citoyen puisse devenir un usager intelligent de ces nouvelles technologies, capables de prendre en compte les conséquences économiques mais également sociales et éthiques des biotechnologies.

Relever ces 2 défis me paraît être une nécessité, pour l’Université qui revendique le droit à la recherche mais qui devra aussi, à l’avenir, assumer les nouvelles obligations qui en découlent et pour le citoyen qui doit se donner les moyens de la nouvelle culture politique à laquelle il aspire.